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Le rapport Attali passé au crible 1

Emmanuel Martin, le 25 janvier 2008 -
Mercredi 23 janvier Jacques Attali a rendu au Président de la république française, Nicolas Sarkozy, le rapport de la commission [1] qu’il présidait sur « les freins à la croissance ». On pouvait être sceptique sur ce qu’avait à proposer l’ancienne éminence grise du Président français socialiste François Mitterrand, puisqu’il avait lui-même contribué en 1981 à mettre en place une bonne quantité de « freins à la croissance » au nom de l’ « économie de l’utopie » (titre de la conclusion du célèbre ouvrage « Anti-économique » publié avec M. Guillaume). Dès 1982 cependant il devait se rendre compte de l’erreur socialiste, et faire machine arrière, vers la « rigueur ». Ce rapport reflète en fait bien la personnalité Attali : économie/anti-économique, libéral/socialiste, réalité/utopie. Certaines propositions vont donc dans le sens de la liberté et de la responsabilisation, alors que d’autres non. Au vu du battage médiatique et de l’engagement du Président français à appliquer un maximum de propositions du rapport, nous avons choisi de commenter le rapport de la Commission Attali sur un mois.


Ecole et Université


« Ambition 1 : Préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque »
« Décision fondamentale 1 : Se donner les moyens pour que tout élève maîtrise avant la fin de la sixième le français, la lecture, l’écriture, le calcul, le travail de groupe, l’anglais et l’informatique. »


Personne ne remet en cause le fondement civilisateur que représente l’éduction. Le rapport a raison de souligner que l’environnement familial de certains enfants les placent d’emblée dans une situation défavorisée. Mais c’est en responsabilisant mieux les parents, en les dé-paupérisant, voire parfois en les intégrant mieux que l’on pourra résoudre le plus sûrement ces problèmes de l’enfant. Le doublement des heures de formation des éducatrices de crèches et la « revalorisation » de leur diplôme pour qu’elles encadrent mieux les bambins ne conduira qu’à mettre des obstacles de plus à la création de crèches, alors que le pays en a déjà cruellement besoin.
Les enfants au primaire ont-ils besoin d’internet ? Nous ne sommes pas spécialistes. C’est un sujet que les psychologues et pédopsychiatres pourront débattre. Cependant, on peut, sans prendre de gros risques, franchement douter. Question de bon sens : la manipulation d’ordinateur et d’internet est inévitablement source d’un flot permanent d’informations en tous genres qui nécessitent la capacité intellectuelle du tri. La « créativité » que l’informatique permet requiert une capacité conceptuelle qui arrive bien plus tard dans le développement de l’enfant. L’outil internet suppose un niveau correct de lecture, que ne maîtriseraient pas 40 % des élèves de CM2…
L’école primaire doit apprendre à se concentrer, certainement pas à s’éparpiller. La concentration nécessite le calme, et l’autorité d’un professeur. C’est la base de tout. La « créativité » ne peut émerger qu’à cette condition. Si l’apprentissage de l’anglais est une très bonne chose, il ne doit pas permettre encore une fois de s’éparpiller et de perturber l’apprentissage des bases du français qui doit rester essentiel. Pour l’économie au primaire … pourquoi ne pas attendre le lycée pour l’endoctrinement marxiste ? Quant au stage en entreprise obligatoire d’une semaine dès la 4ème … Il est intéressant de faire comprendre l'entreprise aux enfants. Pour autant en vaut-il la peine à ce niveau ? Il coûte à l’entreprise et à la collectivité pour quel résultat ?
Le rapport semble donc oublier une règle de bon sens en matière d’éducation de l’enfant : chaque chose en son temps ; on ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs.
En revanche, il est une chose qui nous semble certaine au sujet de l’école. Le rapport propose l’autonomie accrue des établissements, l’évaluation des professeurs et la suppression de la carte scolaire qui ghettoïse les quartiers, et l’instauration d’un chèque éducation pour que les parents puissent enfin choisir l’établissement public ou privé de leurs enfants qui sont une très bonne chose. Une saine concurrence entre établissements permettra en effet de stimuler la diversité d’approches tant sur le plan des méthodes éducatives que sur le plan de la gestion du personnel, et d’accroître la qualité de l’enseignement.

« Décision fondamentale 2 : Constituer 10 grands pôles d’enseignement supérieur et de recherche autour de 10 campus, réels et virtuels, fixant les conditions d’excellence de l’ensemble du système de formation supérieur et de recherche. »

L’idée d’un stage d’un an pendant les études universitaires validé comme une année universitaire est mauvaise. D’une part, elle achève de tuer la spécificité de l’université par rapport aux filières professionnalisées ; ensuite on imagine les problèmes d’évaluation de la « note » du stage, avec tout ce que cela implique en termes d’arbitraire et donc d’inégalités. Par ailleurs, et de manière plus fondamentale, si les universités doivent réellement être autonomes pourquoi leur « imposer » une telle mesure : question de cohérence.
Si l’augmentation des crédits publics aux universités semble inappropriée au vu des déficits publics, les propositions pour le développement des financements privés semblent de bon augure mais restent somme toute très timides. Puis on voit mal pourquoi développer des fondations universitaires (ce qui est une bonne idée puisqu’elles pourraient – entre autres - accorder des bourses) et en même temps laisser les frais de scolarité à leur niveau faible.
Quant à l’émergence de 10 pôles universitaires d’excellence, tant que l’université restera publique (même en « permettant » des Partenariats Publics Privés), avec les incitations qu’on connaît, ils risquent de n’avoir d’excellence que le nom. Par ailleurs, contrairement à ce qui a été annoncé dans des médias qui n’ont visiblement pas lu le rapport, ces pôles seraient majoritairement financés par un prêt de la Caisse des dépôts et consignations : avec le niveau d’endettement actuel de la France, on peut légitimement se demander si cela est raisonnable.
Quant à la vague « ouverture sur le monde » par le biais de l’université, elle risque de rester largement inefficace, les programmes européens d’échanges étudiants par exemple restant assez souvent des sortes de « vacances à l’étranger » payées par le contribuable européen.
Si le rapport note que « le financement, majoritairement issu de financements [publics] récurrents, n’est pas lié aux résultats des équipes de recherche », et qu’il faut « financer davantage la recherche publique sur projet et à la performance » (enfin !), il s’empresse d’ajouter qu’« un pilotage stratégique fort par l’État est nécessaire pour fixer les grandes orientations de recherche ». Ne parlait-on pas d’autonomie … ?
La réforme du statut d’enseignant-chercheur recruté sur 4 ans renouvelables sur résultats est une bonne chose … malheureusement limitée à deux contrats pour finir en CDI confortable. Quel intérêt alors ?
Quand à la valorisation de la recherche, on reste dans une logique publique, et les structures en charge de la valorisation sont estimées trop petites : une gigantesque Anvar (Agence de Valorisation de la Recherche en France qui n’est pas connue pour son efficacité) voilà la solution sans doute…
Enfin, du côté des propositions pour développer la recherche privée, le rapport reste très évasif : l’équipe de M. Attali n’était visiblement pas très inspirée par cet aspect.
Emmanuel MARTIN
Editorialiste,
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