Une économie de menteurs
Gerald O’Driscoll – Le 26 avril 2010. Les libres marchés nécessitent de « dire la vérité » : les prix doivent refléter les évaluations des consommateurs ; les taux d'intérêt doivent être des guides sûrs pour que les entrepreneurs allouent correctement le capital dans le temps, et les comptes d’une entreprise doivent refléter sa valeur réelle. Plutôt que de dire la vérité, nous devenons aux USA une économie de menteurs. La cause en est simple: le « capitalisme de connivence ».
Les agences de réglementation financière n'ont pas appliqué les lois et règlements contre la fraude. Bernard Madoff est le cas paradigmatique du fraudeur et la Securities and Exchange Commission (SEC), le cas paradigmatique de l’échec du régulateur. On sait que la fraude est difficile à déceler, mais comme nous le savons maintenant, pas celle de Madoff. La SEC a choisi d'ignorer les éléments de preuve portés à son attention. C’est aussi la réglementation bancaire qui a permis à une sorte d’hypothèques surnommées « prêts menteurs » de s'épanouir. Et ainsi de suite.
Nous avons appris aujourd'hui de quelle manière « créative » Lehman Brothers avait caché son effet de levier par l'utilisation de pensions livrées, le « Repo 105 ». Le « Repo 105 » permettait à Lehman de temporairement troquer des actifs (comme les obligations) pour du cash. Un « repo » est une mise en pension d’actifs, ou accord de rachat. Il représente un moyen d'emprunter de l'argent. Mais une règle comptable a permis à Lehman de camoufler cette transaction comme une vente et de réduire ses emprunts comptabilisés, selon un rapport le mois dernier d’un auditeur de faillite de Lehman, ancien procureur fédéral, nommé par le tribunal. Faut-il croire que les régulateurs ne savaient pas ? Mi-avril, Goldman Sachs a été accusé d’avoir trompé de nombreux clients au profit d'un autre, le hedge fund dirigé par John Paulson. [Et ce n’était que le début des « révélations »].
L'idée que la multiplication des règles et des textes peut protéger les consommateurs et les investisseurs est certainement l'un des grands échecs intellectuel du 20ème siècle. Toute règle statique sera contournée ou manipulée de manière à se soustraire à son application. Au lieu de multiplier les règles, la comptabilité financière devrait être régie par le principe traditionnel que l'on a une obligation positive de présenter l'état réel des finances de façon juste et précise – quoi que puissent permettre par ailleurs les règles. Et les institutions financières devraient avoir une obligation de diligence envers leurs clients. Certains avocats soutiennent que cela nous rapprocherait de la vision de la fraude dans la common law.
La théorie des choix publics a identifié les causes profondes de la défaillance de la réglementation : la « capture » des régulateurs par l'industrie réglementée. Les organismes de réglementation commencent à s'identifier avec les intérêts des réglementés plutôt que de ceux du public qu'ils sont chargés de protéger. Dans un document pour la conférence Jackson Hole de la Fed en 2008, l'économiste Willem Buiter a qualifié de « capture cognitive», ce processus par lequel les régulateurs deviennent incapables de penser en d’autres termes que ceux du secteur qu’ils doivent réglementer. Le 5 avril dernier, le Wall Street Journal publiait une chronique sur le « tourniquet » entre le secteur et le régulateur, intitulée « employé un jour, adversaire le lendemain. »
Les comités du Congrès qui supervisent le secteur succombent à l'attrait des contributions de campagne, des sollicitations des lobbyistes du secteur, et du chant des sirènes d'experts devant leur existence au secteur. Ainsi, les intérêts du secteur et de l’administration s’entremêlent, et la réglementation les relie. Le secteur gagne à s'entendre avec les politiciens et les régulateurs, et vice-versa. On n’appelle pas ce système le libre marché, mais le capitalisme de connivence. Il doit plus à Benito Mussolini qu’à Adam Smith.
Le lauréat du prix Nobel Friedrich Hayek a décrit le système de prix comme un mécanisme de transmission des informations. L'interaction entre les producteurs et les consommateurs établit des prix qui reflètent la valeur relative des biens et services. Or, les subventions faussent les prix et entraînent une mauvaise affectation des ressources. Les prix ne transmettent alors plus les vraies valeurs, mais les valeurs distordues. Le mentor de Hayek, Ludwig von Mises, a prédit dans les années 1930 que le communisme serait voué à l'échec parce qu'il ne reposait pas sur les prix pour allouer les ressources. Il a eu raison.
Aux États-Unis aujourd'hui, nous nous reposons de moins en moins sur des prix « honnêtes ». L’État fédéral contrôle 90% du financement du logement. Les programmes encourageant l'accession à la propriété demeurent effectifs, et davantage ont même été ajoutés. La politique de taux d'intérêt faible de la Fed génère une mauvaise affectation du capital dans le temps. Les taux d'intérêt faibles influencent tout particulièrement le logement parce qu'une maison est un actif de long terme dont la valeur est renforcée par des taux d'intérêt bas.
Les prix et les taux d’intérêts distordus ne peuvent plus servir d’indicateurs précis de l'importance relative des biens. Le capitalisme de connivence assure un accès spécial au capital pour les entreprises et secteurs protégés. Les entreprises qui se trouvent en difficulté, dans ce processus consistant à faire ce qui est favorisé politiquement, sont renflouées. Cela conduit à l'aléa moral et davantage de sauvetages à l'avenir. Et on peut permettre à ceux qui perdent de l'argent de le cacher par des subterfuges comptables.
Si nous voulons restaurer notre liberté économique et récupérer un marché libre incroyablement productif, nous devons rétablir la vérité sur les marchés. Cela signifie la fin des subventions qui faussent les prix - ce qui comprend les taux d'intérêt artificiellement bas. Personne n’admet préférer le capitalisme de connivence, mais pourtant un État fortement régulateur entretient cette pratique.
Empiler toujours plus de règles et de textes ne produira rien de différent que par le passé. Il est préférable de se fonder sur les principes positifs de bilans comptables qui « disent la vérité » et sur une obligation de diligence. La déréglementation n'est pas une sorte de slogan ultralibéral mais une nécessité absolue si nous voulons sortir du capitalisme de connivence.
Gerald O’Driscoll est vice-président de la Federal Reserve Bank à Dallas et analyste au Cato Institute à Washington DC. Cet article est une traduction partielle de l’original anglais publié dans le Wall Street Journal (avec permission de l’auteur).













Commentaires
Comment obtenez-vous ce
Comment obtenez-vous ce capitalisme où les propriétaires sont
effectivement responsables ?
En arrêtant de
En arrêtant de subventionner leurs erreurs avec l'argent des autres.
L'auteur critique
L'auteur critique précisément ce capitalisme de connivence ("crony capitalism"), qui repose sur le sauvetage par le politique (l'argent des contribuables). Seul le capitalisme où les propriétaires sont effectivement responsables peut aller dans le sens de la (pardon pour cette lapalissade) responsabilité et du bien commun. La doctrine du "too big to fail" propagée par Wall Street et ses pions dans l'administration américaine (Paulson!) a permis de légitimer des scandaleux bailouts.
Encore un économiste qui
Encore un économiste qui :
1-essaie d’expliquer que s’il s’est passé tout ça (crise, écroulement bancaire, etc…) c’est parce qu’il existe des règles qui poussent à faire n’importe : des règles qui dérégulent le système….En conséquence de quoi (c’est ça le plus fort), il faudrait déréguler, retirer ces règles pour retrouver le système originel ! Cela signifie que le système est capable de s’auto réguler ? c’est à dire, trouver ses propres règles, comment ? Lesquelles ? Qu’il possède une finalité propre ? Laquelle ? …
2-s’étonne de la tournure qu’à pris le capitalisme, il est devenu « de connivence ». Est-il possible qu’il en soit autrement ? Faut-il mettre des règles en place pour cela ??
La "régulation" par la
La "régulation" par la responsabilité plus que par la réglementation.
Dans ce cas la
Dans ce cas la responsabilité c'est le monde de "Oui-Oui" appliqué à l'économie! L'appat du gain est trop fort pour que la responsabilité puisse opérer. D'ailleurs, je vous rappelle que le système capitaliste encourage l'accumulation des gains...et pas vraiment la responsabilité.
Cordialement,
rheteur9
Tu n'as pas compris
Tu n'as pas compris (décidément!): il ne s'agit pas ici de "s'auto-réguler soi-même". Il s'agit, pour simplifier, de:
1) Ne plus faire "toujours plus" de lois "techniques" (des lois qui décrivent le "comment"), et de recentrer les lois (ce qu'on appelle le droit positif) sur le "quoi", de les rapprocher du droit naturel.
C'est comme si pour le marché de l'automobile, le législateur avait tenté de lister toutes les façons "d'arnaquer" le client, de lister tous les types de pièces pouvant être potentiellement défaillantes et avait fait une loi pour chacune de ces fraudes. Cela aurait eu pour conséquence que les constructeurs ou les réparateurs de voitures auraient passé leur temps à essayer de trouver "LE" cas non couvert par la loi (et en plus pendant ce temps, il ne passe son temps à créer de la véritable richesse, mais c'est une autre histoire…). Cela paraîtra évident à tout le monde que ce n'est pas la bonne façon de faire, et qu'il vaut mieux que la loi se contente d'ériger les grands principes, en accord avec le droit naturel, et de n'apporter des précisions que lorsque cela est absolument nécessaire.
Et bien pour schématiser très grossièrement, c'est comme cela que la finance est (hyper-)régulée à l'heure actuelle, alors qu'édicter les grands principes, en accord avec le droit naturel, et notamment le droit de propriété, se concentrer sur la transparence par exemple, serait bien plus efficace et légitime.
2) Restaurer la RESPONSABILITÉ: celui qui fait n'importe quoi ne DOIT PLUS être sauvé par le contribuable. Jamais. Si on le fait pour un, on introduit ce que les économistes appellent "aléa moral", ou "moral hazard" en anglais
Salut Mateo, Je suis surpris
Salut Mateo,
Je suis surpris et content de te retrouver ici.
1/ Ça paraît frappé au coin du bon sens… Malheureusement (ou heureusement), la vie, les relations entre les Hommes, leurs interprétations nécessitent en permanence le débat car chaque cas est différent et ne peut être justement tranché par des principes généraux. On peut jouir de ces droits qui sont la vie, la liberté d'agir, la propriété, la résistance à l'oppression…) tant qu'on ne porte pas atteinte à ces mêmes droits d'une autre personne (principe du libéralisme)…mais tout n’est pas si facile, si théorique! Il existe des circonstances atténuantes, des cas de forces majeurs, étions nous en possession de toutes les infos pour ne pas commettre une atteinte, une faute ? nous à-t-on menti, caché des infos… ? C’est pour cela qu’il existe un droit du travail, un droit pénal, un droit des affaires … que sais-je encore. Ces recueils de lois se garnissent donc de « lois techniques » en fonction des cas, de la jurisprudence, de l’interaction entre les Hommes. Les lois que tu appelles « techniques » découlent des lois générales et en sont l’application dans la vie quotidienne.
2/ « celui qui fait n'importe quoi ne DOIT PLUS être sauvé par le contribuable» : s’il peut faire n’importe quoi c’est que rien ne l’en empêche ?
La responsabilité ne fait pas le poids face à l’appât du gain, d’autant plus, que plus le gain est important plus il est possible de se dédouaner de ses responsabilités.
Cordialement,
Rheteur9
1) C'est pour ça que je
1) C'est pour ça que je disais qu'il faut apporter des précisions à la loi lorsque c'est nécessaire. Je ne suis pas libertarien.
Dans la première moitié des années 2000, avant la crise des subprimes donc, jusqu'à 70000 pages de lois par an (!) ont été ajoutées à la législation financière. Et ça n'a empêché en rien la crise.
À mauvais diagnostic, mauvaises solutions.
Pour en savoir plus sur les causes de la crise:
- un excellent article axé sur le côté monétaire (en prime, la théorie autrichienne des cycles économique appliquée à la crise des subprimes): http://blog.turgot.org/index.php?post/Pourquoi-les-banques-centrales-n-ont-rien-vu-venir-%3A-essai-d-analyse-hayékienne-de-la-crise#c226
- excellent résumé sur les 7 causes principales de la crise. En anglais, mais simple à comprendre: http://www.quebecoislibre.org/09/090815-13.htm
- un autre résumé en anglais, plus succint/moins complet: http://www.objectifliberte.fr/2008/10/subprime-crisis.html
- pour aller plus loin: http://www.objectifliberte.fr/2008/09/subprimes-recap.html
Et concernant la régulation proprement dite:
- "Moins de règles pour réguler mieux: en finir avec les accords de Bâle et remettre les banques sous la coupe d'un marché libre": http://www.objectifliberte.fr/2009/02/bale-2-basta.html
- "Subprimes : comment l'hyper régulation des marchés financiers a exacerbé la crise": http://www.objectifliberte.fr/2008/10/regulation.html (encore que l'avis de l'auteur a changé au sujet des normes "Mark to Market"
- "La faillite, seul outil efficace de régulation du système financier": http://www.objectifliberte.fr/2010/01/la-faillite-seule-regulation-effic...
- "Dossier : légiférer moins pour réguler mieux (1)": http://www.objectifliberte.fr/2009/01/reguler-moins-pour-reguler-mieux.html
- etc. Il ya plein d'autres articles sur la régulation dans son dossier consacré au subprimes: http://www.objectifliberte.fr/2008/09/subprimes-recap.html
2) "« celui qui fait n'importe quoi ne DOIT PLUS être sauvé par le contribuable» : s’il peut faire n’importe quoi c’est que rien ne l’en empêche ?
La responsabilité ne fait pas le poids face à l’appât du gain, d’autant plus, que plus le gain est important plus il est possible de se dédouaner de ses responsabilités."
Bon, ça me paraissait évident, mais bizarrement tout le monde ne lit pas dans mes pensées ;)
Et donc, évidemment, ce qui "l'empêchera de faire n'importe quoi" c'est la peur de la FAILLITE. S'il l'État "protège" contre ce risque, ("privatisation des profits, socialisation des pertes" - payées par le contribuable), alors on perd cet outil indispensable au bon fonctionnement du capitalisme, et c'est justement la porte ouverte au "n'importe quoi".
En l'occurrence l'État américain a non seulement tout fait pour inciter les banques à prendre des risques inconsidérés (statuts spéciaux et avantages accordés par l'État à Freddy Mac et Fanny Mae, obligations pour celles-ci de refinancer de plus en plus de prêts subprimes, Community Reinvestment Act etc.) mais a en plus promis aux banques qu'en cas de problème, il viendrait à leur rescousse. Et il l'a fait.
PS: je t'avais répondu sur le blog d'h16, je ne sais pas si tu as vu.
1/Quand devient-il
1/Quand devient-il nécessaire d’ajouter des précisions ? Comment établis-tu la nécessité ? en nombre de fraudes, nombre de morts de malades, d’accidentés, …
70000 pages de lois, c’est vrai que ça fait pas mal !! Cependant, une loi n’est pas forcément une limitation, elle peut être une autorisation à…. à faire de la vente à découvert, à titriser des produits financiers pourris… bref à mettre en place les conditions de la spéculation. Ce sont toutes ces lois qui autorisent, ou lois qui n’interdisent pas, qui permettent les catastrophes financières. Maintenant, je ne vois pas trop ce que mon « diagnostic » à de mauvais ?
2/ Le joueur de casino sait qu’à tout moment il peut tout perdre. Le capitaliste le sait également, mais c’est aussi le seul moyen de rester en course : prendre des risques. En fait, tu pourrais continuer à faire « n’importe quoi » sans faire faillite comme le joueur de casino continuer à miser chaque soir sa maison et gagner. Effectivement, cela pourrait dissuader certain en disant qu’il n’y aura pas d’aide si faillite, mais ça ne résoud pas le problème central du « faire n’importe quoi » qui lui ne peut être solutionné que par des lois techniques dérivées de lois générales. Pourquoi donc ne pas s’intéresser à ce qui produit le problème ?
Pour reprendre ton exemple de l’ État américain, de mauvaises règles ont été mise en place (prêts subprimes, Community Reinvestment Act etc), cela ne signitfie pas qu’il ne faille plus de régle mais que ces règles sont mauvaises et qu’il faut en changer.
3/ En marge de cette discussion, il est dommage en parlant avec toi que tu balances des listes et des listes de liens. En fait, c’est ton avis qui m’intéresse et ce que tu as compris de ce que tu as pu lire et pas l’avis de Vincent B., M. Lepage ou d’autres. Ou est l’intérêt ? Dois-je préparer une liste moi aussi, plus longue et te l’envoyer en te disant : « tu es à côté de la plaque Mateo, tu devrais te documenter et lire tous les liens ci-dessous ! ». Surement une habitude de facilité prise à force de trainer sur les blogs J. Bien évidemment, ces liens peuvent être distillés en complément, mais ne doivent pas permettre de se dédouaner d’une argumentation.
L'auteur critique
L'auteur critique précisément ce capitalisme de connivence ("crony
capitalism"), qui repose sur le sauvetage par le politique (l'argent des
contribuables). Seul le capitalisme où les propriétaires sont
effectivement responsables peut aller dans le sens de la (pardon pour
cette lapalissade) responsabilité et du bien commun. La doctrine du "too
big to fail" propagée par Wall Street et ses pions dans
l'administration américaine (Paulson!) a permis de légitimer des
scandaleux bailouts.
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