Emmanuel Martin - Le 1er février 2010. La fondation Abbé Pierre a publié ce 1er février son rapport sur l’état du mal-logement en France*. L’association caritative y dénonce l’inaction des pouvoirs publics face à la crise du logement, et appelle à « réguler le fonctionnement des marchés du logement ». Réglementations supplémentaires, subventions supplémentaires (au financement par les ménages et à la construction sociale), « droits » supplémentaires seraient la solution à ce réel problème : « l’intervention publique s’est toujours révélée indispensable (…) pour lutter contre les dysfonctionnements dans le domaine du logement. »
Pourtant, à l’analyse, cette position se révèle très discutable. Elle demande en effet toujours plus de réglementations plutôt que de considérer les effets pervers … des réglementations déjà en place. Elle part de l’a priori très à la mode, surtout depuis les inepties largement répandues sur les origines de la crise économique, que les marchés fonctionnent mal par définition. Il est vrai que les marchés ne fonctionnent pas de manière parfaite : il y a des ajustements, des erreurs et des corrections. Mais en moyenne cela ne marche pas si mal dans un cadre réglementaire intelligent. Cependant, lorsque, contrairement à toute logique, les marchés échouent durablement à coordonner les besoins des uns avec les capacités des autres, c’est qu’il y a une raison : on les empêche tout simplement de le faire par des réglementations inhibitrices.
Le marché du logement est un exemple symptomatique où des réglementations mal pensées perturbent les ajustements entre l’offre et la demande. La hausse du coût du logement est en effet fortement liée à l’activité réglementaire du foncier. Sur la décennie qui a précédé la crise, le prix du terrain constructible a été en gros multiplié par six. Alors que naturellement les terrains ne sont pas rares, c’est la politique foncière qui crée artificiellement la rareté et fait flamber les prix. Sous les recommandations de planificateurs urbanistes et les pressions de certains écologistes, l’offre de terrains constructibles a été restreinte : peut-on réellement blâmer le marché si son offre est rationnée politiquement ? L’économiste de l’urbanisme Vincent Bénard** estime par exemple avant la crise (sur l’année 2005) à un tiers cette hausse artificielle du prix directement imputable à la restriction, décidée par le politique, du foncier constructible.
En effet, les Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) des communes sont censés planifier des années à l’avance la demande de logements de la commune, ce qui est une tâche évidemment impossible et qui gèle l’offre pendant des années, empêchant l’adaptation à la demande. Par ailleurs, alors que certaines petites communes pouvaient encore avoir une marge de manœuvre et exercer une espèce de concurrence, les Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT) au niveau de plusieurs communes ont encore accru le poids du carcan réglementaire et raréfié d’autant l’offre. Il serait plus rationnel et efficace de libérer le foncier, en protégeant uniquement les zones sensibles (et en indemnisant leurs propriétaires), et en faisant respecter des règles raisonnables de construction ailleurs.
Mais les bureaucraties publiques qui vivent de la production de cette activité réglementaire n’ont évidemment aucun intérêt à cette libération du foncier. Mais surtout, sans parler de la corruption dans certaines mairies, les maires doivent choyer un électorat souvent récalcitrant à l'arrivée de nouvelles populations : c'est la logique du snob zoning. Se pose alors ici un problème sérieux de démocratie.
Cette libération du foncier permettrait une baisse des prix et un accroissement naturel de l’offre qui se répercuterait en baisse des loyers dans le locatif, où d'autres réglementations vont à l’encontre de la facilité à se loger. Le législateur a voulu par exemple protéger une minorité de mauvais payeurs, et a institué l’impossibilité d’expulser de novembre à mars. Les associations telles que la fondation Abbé Pierre s’en félicitent, sans réaliser que cette impossibilité, si elle a protégé une minorité, a en réalité fragilisé une majorité de locataires modestes. On a en effet créé un coût potentiel pour les propriétaires qui doivent alors s’assurer*** contre les mauvais payeurs en demandant des garanties de plus en plus strictes aux candidats à la location, ce qui empêche une part non négligeable de gens modestes de pouvoir louer. Inutile de préciser les inégalités flagrantes qu’a généré cette législation.
Par ailleurs, encadrer l’évolution des loyers, après la signature du bail, avec des indices (construction, puis inflation) empêche effectivement les prix (loyers) de refléter correctement la rareté, c’est à dire la demande relative en locatif. Il y a évidemment des rattrapages de loyer entre deux locataires, mais autant dire, du fait de l’incertitude induite pour les propriétaires, que l’investissement est alors plus timide. Enfin, toutes les carottes fiscales (Robien, ou même Scellier) ne font que distordre encore plus le marché en encourageant à investir … mais pas en fonction de la demande réelle, donc pas dans ce qu'il faut ou pas là où il le faut. Quitte à vouloir favoriser le logement des plus modestes, autant que la puissance publique fournisse des « chèques-logement » : leur effet distordant sur le marché sera minimum.
Effectivement, comme le souligne la fondation, « les politiques ne doivent (…) pas seulement s’attacher à apporter des réponses ponctuelles et limitées à divers dysfonctionnements, mais permettre de traiter les causes profondes de la crise du logement ». Mais les causes profondes ne sont sans doute pas celles envisagées par la fondation : elles sont bien plus à chercher du côté des obstacles que l’on met délibérément, avec la main sur le coeur, au fonctionnement du marché du logement. Il est temps que les associations caritatives et les politiques prennent conscience des effets pervers des réglementations qu’ils ont soutenues par le passé et qui ont créé les problèmes d’aujourd’hui. Il faut remettre les choses à plat, simplifier les réglementations : libérer le marché immobilier pour qu’il fonctionne enfin de manière saine et puisse répondre aux besoins de logement.
Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.
* Disponible ici.
** On lira avec profit son ouvrage éclairant : Crise publique, remèdes privés, Romillat 2007.
*** La possibilité de Garantie des risques locatifs (GRL) est une nouvelle intervention qui s'attaque à cet effet pervers de la première intervention. Le propriétaire peut s'assurer contre le défaut de paiement et la prime est déductible des impôts (au réel). Cependant ce dispositif couvre les locataires dédiant jusqu'à 50% de leur ressources au loyer, ce qui est une limite assez élevée. Ensuite, pour toute une classe de locataires précaires, le réassurreur des assureurs est l'État : ainsi l'assureur en dernier ressort n'est autre que... le contribuable. Les effets pervers en termes de déresponsabilisation en chaîne paraissent donc assez prévisibles.
Votre pays est-il libre économiquement ? Ses institutions favorisent-elles la prospérité ?
lire...Participez aux séminaires d'été au Maroc et en Côte d'Ivoire organisés par UnMondeLibre et ses partenaires ...
lire...Powered by Drupal and Drupal Theme created with Artisteer.
@ Amibe : Merci de votre
@ Amibe : Merci de votre commentaire, et merci de revenir vers moi après la conférence. Voilà en effet des questions très importantes. La place réduite d'article ne permettait pas de les traiter, mais elles sont mentionnées à la marge.
Je ne méprise pas l'écologie et ne néglige pas l'environnement. Bien au contraire. Il y a évidemment des zones sensibles qu'il faut protéger, comme je le rappelle dans le texte. Et des règles de construction raisonnable à respecter. Je pense à plusieurs choses. 1) L'importance de la démocratie locale (un peu à la suisse, mais en plus simple) pour déterminer la possibilité de constructions et ce de manière souple dans le temps (et non pas comme avec les PLU !), en étant conscient des garde-fous anti-corruption. Et dans ce contexte, 2) faire plus confiance au droit de propriété : les propriétaires individuels ont rarement l'incitation de ruiner leur environnement : la propriété induit la responsabilité. Il y a chez certains écologistes une méfiance à l'égard de la propriété et de la maison individuelle, on préfère parquer dans des immeubles, pour réduire l'espace au sol dédié à l'habitation humaine, et réduire, j'en conviens, les routes nécessaires. Cependant "l'étalement", s'il est géré raisonnablement, en mettant la responsabilité des propriétaires et la démocratie locale en son centre, ne va pas à l'encontre de l'environnement. L'environnement est un bien (au sens économique aussi) pour l'homme. Il n'y a pas nécessairement conflit entre habitation et environnement. Sauf justement quand le terrain est si cher que les constructions sont, pour des raisons économiques évidentes, toutes ramassées et "bouffent" alors effectivement l'environnement direct.
La possibilité de construire où l'on veut, ce qu'on veut n'est pas dans mon propos. Il y a un juste milieu entre les restrictions actuelles et le n'importe quoi anarchique. Et c'est ce juste milieu que je défends.
Cordialement,
Emmanuel Martin
Tout d’abord merci de
Tout d’abord merci de votre réponse. Je vais m’attarder sur votre idée : «la propriété induit la responsabilité ».
Votre conception de la responsabilité des propriétaires me semble un peu caricaturale voir dogmatique, surtout concernant l’aspect de la responsabilité écologique. De très nombreuses actions des propriétaires peuvent volontairement ou involontairement causer de sérieux soucis environnementaux et indirectement économiques (court ou long terme selon les cas). Le danger peut provenir :
- Soit de l'absence de qualification des propriétaires pour juger de ce qui est bon ou non pour les espaces naturels qu'ils détiennent :
o Les exemples évidents sont l’application de pesticides, le relargage de substances dont ils ne connaissent pas les conséquences.
o De manière moins évidente, le simple jardinage (cumulé à grande échelle) peut s'avérer dangereux pour l'équilibre d'un écosystème : l’élimination des « mauvaises herbes », l’introduction d’espèces allogènes.
- Soit d’un intérêt direct : cas des propriétaires (et des mairies) qui acceptent l'enfouissement de déchets pétrochimiques, médicaux, radioactifs, etc., contre rémunération. Dans le meilleur des cas, les propriétaires scrupuleux se laissent persuader par de mauvaises études vantant l'absence de dangerosité. Dans le pire ils ne se posent même pas de question.
La biocénose ne connait pas le sens de la propriété anthropique et le biotope ne se limite pas à une clôture. Les espaces délimités par l'homme sont des systèmes naturellement ouverts en perpétuel échange (chimique, énergétique, de matière…) avec les milieux environnant. Simplifier la valeur d’un espace non urbanisé à une valeur strictement économique est incomplète et dangereuse.
Sans rentrer dans la caricature du propriétaire irresponsable et cupide (cliché que je critique tout autant) : cette irresponsabilité que je dépeins, est due à une vision à court terme de la rentabilité d'un espace. Cette perception est très certainement explicable par notre courte durée de vie par rapport à un environnement pérenne qui dans son ensemble se développe plus lentement. Il y a bien un manque de responsabilité, intrinsèque à l'homme, pour la gestion à long terme des espaces.
Attention mon discours ne vise pas à faire culpabiliser l'homme d'exister et de tirer parti de son environnement, mais simplement à souligner que tous ces points doivent être intégrés dans les modèles de développement urbanistiques. Dans un souci de politique économique durable il est évident que la gestion de ces risques sera un facteur de réussite future.
Lorsque vous dite « Sauf justement quand le terrain est si cher que les constructions sont, pour des raisons économiques évidentes, toutes ramassées et "bouffent" alors effectivement l'environnement direct » : En supposant que par le terme « ramassées » vous entendez « condensées », pourriez-vous m’expliquer par quelle méthode peut-on diminuer la fragmentation des milieux naturels en menant une politique qui vise à plus s’étaler sur le territoire?
Vous dites également « Il y a évidemment des zones sensibles qu'il faut protéger » [...] mais « l'étalement, s'il est géré raisonnablement » [...] « ne va pas à l'encontre de l'environnement » : seulement comment l'étalement pourrait-il être géré raisonnablement dans la mesure où les zones les plus fragiles et les plus sensibles sont déjà des zones extrêmement peuplées où l'extension urbanistique ne peut être écologiquement qu'une catastrophe (principalement les littoraux). Le prix de l'immobilier doit rester en adéquation avec la sensibilité de milieu concerné. Il est d'ailleurs amusant de constater que les zones où l'extension urbaine est possible car les milieux s'y prêtent, le prix de l'immobilier est bien plus bas et la demande l'est également. En d'autres termes si l'on construisait massivement des logements, en étendant les zones les plus convoitées : le résultat serait une baisse passagère du prix de l'immobilier puis rapidement une saturation. Au final on serait confronté au même problème sauf qu'au passage on aura détruit des habitats actuellement dépourvu d'urbanisation.
Vous m’excuserez de la longueur de cette réponse mais le sujet m’intéresse beaucoup.
Cordialement.
> sur l'aspect propriété
> sur l'aspect propriété - responsabilité, il n'y a pas de risque zéro comme on dit. Mais la tendance est quand même vers la responsabilité dans l'ensemble. Sur les pesticides etc, les propriétaires qui vivent directement dans leur "environnement" justement, sont incités à faire attention. Les propriétaires agricoles dont les déchets repartent dans des cours d'eau (non appropriés justement) sont beaucoup moins respectueux. Curieusement c'est au prétexte d'éviter le mitage de terres agricoles, très "pollueuses" qu'on fait très souvent des lois anti-étalement.
(il faut dire ici que le remembrement des années 60-70 a été poussé par la PAC et ses subventions, de même que la dégradation de la qualité des produits par agriculture intensive puisque la subvention est calculée sur la quantité produite alors que le "vote" du consommateur ne passe pas que par le prix mais la qualité aussi)
Sur l'étalement et la condensation : lorsque cela est fait raisonnablement je ne vois pas contradiction entre habitat humain et naturel, en dehors de l'aspect route. Le fait d'avoir des résidences où les maisons sont très espacées les unes des autres pour permettre la place de l'envionnement me semble plutôt une bonne idée. Vous y voyez une fragmentation du milieu naturel, j'y vois une meilleure façon de faire vivre l'homme dans son environnement. Evidement encore certains sites doivent être totalement protégés.Â
Les prix élevés le sont soit parce qu'il y a effectivement un littoral attrayant, soit parce qu'il y a une pression, une demande près d'un centre économique. Au milieu de la Corrèze par exemple les prix sont sans doute bas c'est vrai. Que l'augmentation de l'agglomération appelle l'augmentation de l'agglomération, c'est vrai. Cf. Région parisienne. Il faut pour comprendre cela entrer dans des considérations de politique économique qui mettent ou pas les incitations au développement économique de manière homogène sur le territoire. Il faut faire référence aux études économiques sur les territoires économiques, leur "productivité", si l'on peut dire etc.
Vous pouvez consulter le site www.icrei.org sur les aspects propriété et environnement.
Cordialement,Â
Emmanuel Martin
Bonjour, j'ai assisté Ã
Bonjour, j'ai assisté à votre conférence "Aux origines de la crise du capitalisme" et je me rends compte que beaucoup de thèses qui y ont été développées se retrouvent dans vos articles. Beaucoup de vos idées sont intéressantes, mais bien souvent je regrette des conclusions réductionnistes. Prenons par exemple le cas du marché du logement que vous dites "perturbé" par des règlementations politiques "mal pensées". Il est évident que de nombreux plans visant à loger les plus modestes sont détournés de leurs buts premiers et peuvent même dans certains cas provoquer l'inflation censée combattre: je pense à la loi Besson sous laquelle des résidences de luxe sont construites pour défiscaliser des personnes aux revenus aisés, mais aussi de l'aide d'allocation logement qui, dans certaines villes, augmente considérablement la demande et donc les prix. Cependant dans votre logique vous oubliez une part de la vérité. En effet vous ne soulignez essentiellement que les défauts engendrés par ces politiques de règlementation, mais ne devriez-vous pas considérer également sur tous les "effets pervers" engendréq par une politique trop libérale? Pour en revenir à notre exemple: pensez-vous réellement qu'une dérèglementation de la limitation de l'extension des zones urbaines serait viable compte tenu des pressions d'urbanisation que subissent certaines villes littorales très convoitées? Je pense qu'on pourrait imaginer la côte d'azur avec plus un seul bout d'espace "naturel", ni une seule plage inhabitée par un milliardaire. Vous semblez mépriser les justifications écologistes, mais ne faites pas l'amalgame entre l'écologie politique qui est un courant d'idéologues (comme tous les partis politiques) et l'écologie au sens propre du terme (c'est-à -dire l'étude des organismes vivants dans leur environnement). Cette dernière est en effet une science objective qui doit avoir un poids de décision dans la mise en place d'une politique d'urbanisation: La lutte contre la fragmentation des milieux naturels et la sauvegarde des quelques équilibres biologiques persistants dans notre pays sont des points essentiels à considérer si l'on veut construire une économie pérenne. Votre discours est trop pollué par votre certitude que le libre marché s’autorégule selon le principe darwinien (que vous appelez « ajustements » par « des erreurs et des corrections ») qui aboutit à un équilibre climacique. Seulement, votre postula est très discutable notamment sur le fait que cet apriori ne se vérifie pas toujours.
Nos ressources suivent-elles la demande?
Très bonne analyse.
Une question pourtant, pouvons nous bien loger tout le monde, y compris tous les immigrés ayant l'habitude des cabanes pour lesquels un coin de studio avec douche est déjà une grande amélioration? La population française ne cesse d'augmenter et l'exigence de confort est plus grande. L'habitation est plus grande au mètre carré par personne, le confort également: isolation, chauffage, baie vitrée, espace verte, loisirs... La demande est encore^plus nette avec les foyers pour une personne (donc salon, SAM, douche, cuisine en plus par personne qui imputeront sur le prix du logement). Nos ressources sont-elles infinies?
Rapport de la fondation abbe pierre
Je viens de lire les propositions du rapport. Le champ lexical ne prête pas à confusion concernant l'orientation idéologique des auteurs. En effet, nous retrouvons la panoplie des totalitaristes : "Interdire, contraindre, obliger, plan de ceci, plan de cela, ...".
Les quelques pages de ce rapport me désolent...
Je proposerais simplement à cette fondation le dilemme suivant: construire sans permis ou ne pas construire ? Qui a priorite : l'environement ou l'homme ?
Seb