Cleveland contre Wall Street : le faux procès ?
Emmanuel Martin – Le 20 août 2010. La ville de Cleveland aux Etats-Unis a énormément souffert de la crise des subprimes, des milliers de foyers ayant été expulsés de leurs maisons. Le réalisateur suisse Jean-Stéphane Bron a eu l’idée fort intéressante de filmer le procès de la ville de Cleveland contre 21 grandes banques de Wall Street, un procès fictif mais dans lequel des protagonistes réels s'expriment. Son initiative permet d’opposer dans ce film d’un côté ceux qui pensent que Wall Street et les courtiers en crédit immobilier sont coupables, et de l’autre, l’avocat de Wall Street qui tente de démontrer que les individus ayant contracté ces prêts subprime de manière quelque peu insouciante sont les premiers responsables.
Malheureusement, un accusé majeur a été largement oublié, de sorte que n'émerge pas « toute la vérité ». En effet, en dépit d’un passage de quelques secondes sur certaines interventions politiques ayant distordu les marchés (marchés qui ne sont donc pas « libres »), les responsabilités politiques à l’origine de la crise ont été éludées. Même la prestation du témoin apparemment « dangereux » Peter Wallison, de l’American Enterprise Institute, est introduite avec un biais : un des avocats, forcément sympathiques, de Cleveland estimant que ce Wallison pourrait faire croire à n’importe qui que la terre est plate. Le spectateur est ainsi conditionné avant même d’entendre ce qu’il a à dire. Et malheureusement les morceaux choisis de sa prestation sont agencés de manière à peu convaincre. L'objectivité de la réalisation paraît alors toute relative : on lit la critique du marché libre en filigrane.
Si les marchés se sont comportés de manière irresponsable, au delà de l’appât du gain et de l’arnaque de certains, ainsi que des innovations très exotiques, c’est sans doute que les mécanismes de la responsabilité justement, qui sont la boussole des marchés, n’ont pas joué. Du fait d’interférences politiques. Dans la crise qui nous intéresse, il est instructif de constater qu’à chaque étape du processus d’achat d’une maison aux Etats-Unis, diverses réglementations et pressions politiques ont justement empêché les marchés de se coordonner : il est alors difficile de parler d’une crise du libre marché.
D’abord, une bonne partie des prêts aux USA étaient à taux variable, basés sur le taux d’intérêt directeur de la banque centrale américaine. Les variations de la politique monétaire – qui n’est pas « le marché » - ont donc eu une influence majeure sur les prêts à taux variable. Dès la fin 2001 la Federal Reserve a abaissé le Fed Funds Rate pour les maintenir jusqu’à un niveau de 1% entre mi 2003 et mi 2004. Puis avec la remontée importante des taux beaucoup d’emprunteurs à taux variable ont été pris à la gorge du fait de la nouvelle politique monétaire.
Ensuite, l’apport personnel constitue un élément important d’information sur le sérieux et la fiabilité de l’emprunteur. Or, George W. Bush a fait voter l’American Dream Downpayment Act de 2003 qui vise à réduire – et plus tard subventionner - l’apport personnel. Ce dispositif réglementaire visait à faciliter l’accès à la propriété, le « rêve américain », en court-circuitant les mécanismes de marché en matière d’évaluation du risque. Il a eu comme effet pervers de ne plus permettre de sélectionner les emprunteurs sérieux.
Deux entreprises, la Federal National Mortgage Association (Fannie Mae) et la Federal Home Loan Mortgage Corporation (Freddie Mac) qui représentaient près de 45 % du marché du refinancement hypothécaire ont pris de plus en plus de risques. Pourquoi ? Ces entreprises hybrides, percues comme garanties implicitement par l’État américain et bénéficiant de privilèges, avaient pour mission sociale explicite de la part du département de l’immobilier urbain, de couvrir de plus en plus de ménages à faibles revenus, et peu fiables, dans le refinancement de leur crédit hypothécaire pour l’achat de leur maison. Au printemps 2008 des membres du Congrès mettaient encore sous pression ces entreprises, instruments de la politique sociale du logement.
Plus généralement, les institutions de crédit devaient respecter des statistiques raciales (des quotas pour telles ou telles minorités) dans l’octroi de prêts, sous peine de sanctions diverses, notamment depuis le renforcement, sous Clinton, du Community Reinvestment Act (CRA). Ici aussi les mécanismes de marché, d’évaluation des risques de l’emprunteur, sont explicitement niés par les politiques : mi-2009 à Cleveland justement, la Third Federal Savings and Loans connait par exemple un taux de retard de paiement de 35% sur ses programmes certifiés CRA (contre 2% sur les normaux). L’innovation du credit scoring, évaluation impersonnelle de la qualité des crédits, est venue renforcer cette tendance, engagée par le politique, à la déresponsabilisation dans l’appréciation des risques. Bien sûr dans ce processus, Wall Street aussi a pris des risques : surtout avec la perspective d’être systématiquement sauvé en cas de pertes ! Il n’est donc pas question de défendre les banques, surtout après leur scandaleux sauvetages.
Cependant, il ne faut pas confondre le capitalisme et les capitalistes. Lorsque le politique ôte les mécanismes de responsabilité qui orientent les marchés, ces derniers ne peuvent plus fonctionner correctement. Ainsi, au-delà de l’émotion légitime que suscite le drame social que vivent des milliers de familles, il faut aussi avoir le courage de démêler les conséquences inattendues de politiques « sociales » justement. L’enfer est donc, ici aussi, pavé de bonnes intentions. Laissant délibérément de côté cet élément crucial, « Cleveland contre Wall Street », au-delà de son semblant d’objectivité à travers le procès qui y est mis en scène, laisse filtrer un message qui s’ajoute en réalité aux nombreuses analyses simplistes de la crise qui fustigent le libre marché.
Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.












Commentaires
Bonjour Emmanuel, C’est
Bonjour Emmanuel,
C’est effectivement plus clair, merci pour votre éclaircissement.
L’objectif est donc d’éliminer le risque tout en permettant aux personnes de vivre correctement ; le modèle américain pousse à prendre des risques, alors qu’en Europe l’octroi de crédits est beaucoup plus sécurisé pour le banquier….. Comment faire alors ? Ne pensez-vous pas qu’il faille bâtir un système avec un taux de crédit qui serait fonction des revenus ? Faible pour les plus pauvres et élevé pour les plus aisés.
Cordialement,
Rhéteur9
Pouvez-vous préciser un
Pouvez-vous préciser un "taux de crédit" ?
Je parle du taux
Je parle du taux d’intérêt du crédit
Des prêts à taux bonifié
Des prêts à taux bonifié donc. Le problème est la partie "risque" qu'est supposée refléter le taux d'intérêt.... Par ailleurs le taux d'intérêt est un prix, et le "fixer" de la sorte génère des effets pervers dans la coordination qu'il est supposée opérer en tant que prix.
Donc ce n'est pas simple.
Beaucoup pensent qu'il vaut mieux subventionner directement le logement.
Oui, j’ai compris que le
Oui, j’ai compris que le risque était le problème et c’est pour cela que je vous propose de le réduire fortement en modulant le taux en fonction des capacités de remboursement. Je vous propose une solution et vous me répondez : bah oui mais on aura plus le problème !…
Au contraire, je ne dis pas qu’il faut le fixer, mais le moduler pour prévenir des effets pervers.
Vous m'avez mal compris : je
Vous m'avez mal compris : je ne défends justement pas la discrimination du Community Reinvestment Act (CRA), ni les quotas. Ils étaient imposés par le politique.
Le CRA forçait les banques à respecter des statistiques raciales dans l'octroi de prêts. Ce n'est plus la capacité à rembourser de l'emprunteur qui comptait mais sa couleur de peau. De la discrimination positive donc, mais qui va à l'encontre de la discrimination du banquier (dont le métier est de discriminer les risques).
Toutefois, c'est véritablement après 1994, quand les banques ont pu - enfin - ouvrir des agences dans tous les états (et plus un seul) que les choses ont vraiment été problématiques du point de vue du CRA. Pour avoir l'autorisation d'ouvrir de nouvelles agences, elles devaient avoir un bon rating CRA, ce qui les a effectivement poussé à prêter de manière moins responsable. L'innovation du credit scoring "automatique", issue du marché elle, un tout petit peu plus tard (95/96 je crois), a renforcé l'absence de minutie des banquiers.
C'est le modèle éclaté du crédit américain fondé sur la titrisation (modèle qui s'explique justement largement par la réglementation empêchant, jusqu'en 94, les banques d'avoir des agences entre états - et donc de diversifier leurs risques) qui a fini le travail, (avec notamment des acteurs comme Fannie mae et Freddie Mac, à côté de Wall Street). Dans ce modèle éclaté, chacun se repasse le risque à la manière d'une patate chaude. Alors qu'en Europe généralement le banquier garde le risque et a donc une incitation à être extrêmement minutieux dans l'octroi de crédits.
J'espère que c'est plus clair. J'ai écrit d'autres articles sur la crise, plus exhaustifs parfois.
Bonjour Emmanuel, Un petit
Bonjour Emmanuel,
Un petit tour sur votre dernière analyse me fait dire que vous êtes en forme et que vous avez passé cet été à réviser vos mantras libéraux : c’est l’intervention qui dérègle les marchés ! les marchés fonctionnent correctement si on les laisse tranquille, car la responsabilité revient !…
Comme d’habitude, dans un Monde Libre, tout ce passerait sans trop de problèmes si on laissait le dieu marché en paix…
Petite nouveauté dans votre analyse : « les institutions de crédit devaient respecter des statistiques raciales (des quotas pour telles ou telles minorités) dans l’octroi de prêts». Outre le fait que la discrimination d’une partie de la population sur des critères raciaux soit évidemment du racisme et que vous écrasiez ainsi les principes libéraux que vous « défendez »….. vous vous contredisez puisque vous prétendez qu’il faut introduire des quotas !! c’est quotas sont une interférence, une réglementation du marché …c’est étonnant, non ?
Finalement la crise, tout ça, c’est un peu à cause des pauvres qui n’ont pas pu rembourser leur crédit…. Et puis, s’ils sont pauvres c’est à cause de l’état qui les maintient dans l’assistanat en ne les incitant pas à gagner plus, alors que le chômage est inexistant et le travail bien payé monnaie courante.
Cordialement,
Rhéteur9
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